Jean-François Mercier et sa « pensée du jour »

Allez, c’est partie pour une autre polémique dans l’univers des québécois et des québécoises. Normalement, j’évite ce genre de sujet. Je crois pertinemment qu’il y a toujours deux côtés à la médaille. Je vais donc m’en tenir aux faits et non aux intentions.

« La pensée du jour. S’habiller sexy et se déhancher de manière suggestive dans une discothèque pour ensuite se plaindre des regards insistants des hommes, c’est un peu comme manger de la crème glacée dans un village éthiopien et de dire : « Coudonc calice, pas moyen de manger un cornet icitte sans se faire regarder! »

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Et faire une joke sexiste en clamant qu’on est pas sexiste, c’est un peu comme manger des champignons en clamant qu’on aime pas les champignons. Ça ne fait pas de sens.

Le sexisme n’est pas toujours quelque chose de conscient. On peut penser, au plus profond de soi, ne pas être sexiste. On peut se considérer féministe et avoir une mère, une femme, des filles, des soeurs et quand même être sexiste. Est-ce que je pense que monsieur Mercier a consciemment écrit une joke sexiste? Pas nécessairement. Est-ce que je pense qu’il a un comportement sexiste de manière constante? Non, pas du tout.

Cependant, le choix a été fait. Il est facile de faire rire la masse grâce à une blague sexiste. Il suffit de faire une blague de viol pour que le monde s’exclaffe. Aurait-il été possible de rire des hommes qui ne savent pas contrôler leur désir plutôt que de prendre la voie facile et blâmer les femmes qui s’habillent sexy? Absolument. Tout comme il est possible de rire des violeurs et agresseurs plutôt que des victimes. Pourtant, ce n’est pas ce qui a été fait.

Je ne serais pas le premier humoriste emplie de bonnes intentions qui veut dénoncer un sujet et qui se fait reprocher d’être ce qu’il dénonce.

Mercier rappelle ensuite que même Yvon Deschamps se faisait accuser de sexisme. Vrai. Cependant, Yvon Deschamps ridiculisait son personnage de batteur de femmes. Il humiliait les hommes participant à la culture du viol, il s’esclaffait sur la différence de salaire entre les hommes et les femmes. Il décidait de rire des oppresseurs et non des oppressés. Il dénonçait des enjeux profondément importants grâce à son humour.

Cette blague, monsieur Mercier, ne peut se comparer à ce que monsieur Deschamps faisait, puisqu’elle ne dénonce rien, elle contribue seulement au sexisme ambiant. Il n’est pourtant pas nouveau de dénoncer la tendance actuelle au slut shaming. Il n’est pas non plus nouveau de dénoncer le victim-blaming. Il est vrai que la blague ne faisait pas référence au viol, mais elle implique tout de même une idée destructrice: les hommes n’ont aucun contrôle sur leurs envies, ce sont donc aux femmes d’agir de manière à ne pas susciter trop de désir. Si par malheur, elles ne réussissent pas à le faire, c’est qu’elles doivent bien vouloir cette attention sexuelle! … C’est quelque chose d’horrible, non? Les hommes sont pourtant bien plus intelligents  et capables de contrôle que ça.

Autre aspect désagréable de ce genre de blagues: le double-standard qui en découle. En effet, on demande à la femme d’être belle, d’être sexy, de susciter le désir. Sa valeur est associée à son image. C’est la réalité d’aujourd’hui. C’est tellement ancré, qu’il est même plus difficile pour une femme considérée comme « laide » selon les standards de beauté de se trouver un emploi. Or, lorsqu’une femme  réussit à répondre à ce standard, on la traite de « slut », on critique son habillement, on lui dit qu’elle n’est pas intelligente et on lui démontre du mépris. Il faudrait donc qu’une femme soit belle mais pas trop, sexy mais pas trop, sexuelle mais pas trop… Est-ce vraiment nécessaire de perpétuer ce standard impossible à atteindre?

L’humour est toujours le dernier bastion des luttes contre des comportements oppressants. « On ne peut plus rire de rien! ». Ma préférée au Québec, lorsque l’on dénonce une blague sexiste: « Esti que vous avez toutes du sable dans le vagin! ».

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Parce que c’est vrai que ça, c’est pas sexiste du tout comme réponse…

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L’humour sexiste a été prouvé comme négatif pour la société, en ce sens qu’il a un effet de confirmation que c’est un comportement acceptable. Il a même été prouvé qu’un violeur entendant une blague sur le viol croira que la personne l’ayant dites et les personnes la trouvant drôle approuvent ses actions.

“Sexist humor is not simply benign amusement. It can affect men’s perceptions of their immediate social surroundings and allow them to feel comfortable with behavioral expressions of sexism without the fear of disapproval of their peers,” said Thomas E. Ford, a new faculty member in the psychology department at WCU. “Specifically, we propose that sexist humor acts as a ‘releaser’ of prejudice.”

“Our research demonstrates that exposure to sexist humor can create conditions that allow men – especially those who have antagonistic attitudes toward women – to express those attitudes in their behavior,” he said. “The acceptance of sexist humor leads men to believe that sexist behavior falls within the bounds of social acceptability.”

Un humoriste aussi populaire que Jean-François Mercier a donc une certaine responsabilité quant aux blagues choisies, car elles influenceront les gens. On peut rire de tout. Suffit de choisir un angle non-offensant, qui ne contribue pas à perpétuer des stéréotypes, des doubles standards et des comportements négatifs.

Let’s stop doing that, shall we? K, thanks.

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La liberté d’expression

Ces temps-ci, il est assez récurrent d’entendre parler de la liberté d’expression dès qu’il est question de critiquer les propos des gens. Et ça m’éneeeeeerve.

La liberté d’expression est qualifiée de droit fondamental par l’article 2 de la Charte canadienne des droits et libertés. Elle est également soutenue dans la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948:

« Tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d’expression que ce soit. »

Cette liberté est un pilier de la démocratie. Sans liberté d’expression, pas de démocratie.. c’est d’ailleurs la première chose que fait un régime totalitaire, réduire le droit de presse, augmenter la censure, restreindre le droit à l’expression de nos opinions. Pour Kant, la liberté d’expression est liée à la liberté de pensée, pensée qui doit pouvoir être communiquée.

Pourquoi est-ce que je vous parle de tout ça aujourd’hui? Parce que je crois en cette liberté, elle est un fondement important à une société fonctionnelle. Nous devons être en mesure de communiquer.

Alors quand Gab Roy écrit un texte horrible sur les fantasmes qu’il entretient sur Mariloup Wolfe ne présentant aucune évidence de consentement (s’inscrivant donc directement dans la culture du viol), il est évident qu’il en avait le droit. De la même manière, sa vidéo « Lettre d’un pédophile » ne devrait pas être censurée, c’est son droit de diffuser de tels propos, au profit de « l’humour ». Je suis par contre tout à fait d’accord à ce qu’il se fasse poursuivre pour 300 000$ par Mariloup Wolfe. Et non, ce n’est pas en contradiction avec sa liberté d’expression.

La liberté d’expression, c’est la liberté de dire ce que l’on pense. Ce n’est pas, cependant, la liberté de dire ce que l’on pense sans conséquences. Sans conséquences coercitives de la part du gouvernement, oui, mais sans conséquences de la part des personnes concernées, non. Si cette liberté est utilisée afin de propager des propos injurieux, racistes, sexistes, etc, notre loi prévoit qu’il est possible de se défendre. Logique n’est-ce pas? Tu as le droit de dire ce que tu veux sur moi, mais c’est également mon droit de me défendre si ces propos sont diffamatoires. Le droit à la liberté d’expression s’arrête là ou le droit à la réputation est attaquée, là ou il y a diffamation sur la personne. La liberté d’expression n’est pas limitée en tant que telle, mais elle n’est pas exempte de conséquences.

De la même manière, lorsque Rémi Gaillard sort une vidéo de lui pratiquant des « air » actes sexuels sur des femmes non-consentantes (voir la vidéo), il en avait le droit dès le départ. Mais sont droit ne le met pas à l’abri des critiques. La liberté d’expression n’est pas en cause lorsque cette vidéo est critiquée par des gens qui trouvent offensant l’utilisation des femmes comme des objets et elle n’est pas mis en cause lorsqu’on traite l’auteur comme un misogyne. Elle n’est certainement pas en cause lorsqu’on lui affirme que ce n’est pas drôle, pas drôle du tout.

Alors non, blogueurs, youtubeurs,  vous ne pouvez pas continuer à répondre aux « conséquences » de vos paroles et actions par « c’est mon droit à la liberté d’expression, vous ne pouvez rien dire ». Ça n’a rien à voir. Cette réponse, c’est la réponse de ceux qui offensent, qui utilisent des propos racistes et sexistes tous les jours. Oui, vous pouvez le faire, mais non, votre liberté d’expression n’est pas brimée lorsqu’on vous accuse ensuite d’être raciste ou sexiste ou lorsqu’on vous poursuit en justice pour diffamation. Ou lorsque des propriétaires de bars annulent votre prestation. Jouer la victime dans des cas comme ceux-là, c’est une blague pour tous les gens qui subissent une réelle censure de leur liberté d’expression. On ne peut pas être victime lorsqu’on a prit la décision de base de publier des propos diffamatoires et sexistes. Victime de soi-même, peut-être, mais certainement pas victime d’une société qui « limite la la liberté d’expression ». Victime d’un lynchage publique, oui, peut-être. Mais lorsqu’on s’en prend à la dignité humaine, comme le dit Mariloup Wolfe, il faut bien s’attendre à une réponse négative du public….

Comme disent nos voisins anglophones, get a grip.

La culture du viol

Retour à la surface pour vous parler un peu de la Culture du viol.

Je me promenais dans les dédales noirs d’internet naïvement, quand je fus tout d’un coup agressée par cette remarque sur un blog: « La culture du viol n’existe pas, la preuve: Biastophilia (lien vers la page wiki)« . Alors pour ceux qui sont paresseux et qui ne sont pas allés voir ce qu’est la Biastophilia, c’est un terme qui renvoie à la paraphilie du viol, décrivant donc le violeur comme un malade qui ne peut s’exciter qu’avec l’agression sexuelle. Ainsi, ce jeune homme défend l’idée que puisque le viol est une maladie, nous ne pouvons pas parler d’une culture du viol. Nous ne parlons pas d’une culture du meurtre, c’est la même chose voyons!

Sauf que voilà, ce jeune damoiseau se trompe.

Tout d’abord, définissons le terme culture (difficile puisqu’il existe des milliers de définitions, mais nous nous en tiendrons à la définition sociologique fournie par l’UNESCO):  « Dans son sens le plus large, la culture peut aujourd’hui être considérée comme l’ensemble des traits distinctifs, spirituels et matériels, intellectuels et affectifs, qui caractérisent une société ou un groupe social. » Bref, la culture est le mixte de notre histoire, nos valeurs, notre art, notre musique, nos traditions, nos croyances, etc.

Découlant de cette définition, nous pouvons conclure que, pour qu’il y ait une culture du viol, il faut démontrer que le viol fait « partie » de notre groupe social comme un trait distinctif et qu’il caractérise d’une certaine manière la société américaine. Quand je veux dire « faire partie », j’entend comme une élément banalisé et relativement fréquent et non pas comme des événements isolés et critiqués vivement, comme le serait le meurtre, par exemple.

Qu’est-ce qui caractérise la culture américaine?

Débutons avec le sport, le fameux sport: le football ça vous dit quelque chose? Quand on entend plus longtemps parler du black out durant le Super Bowl que des morts en Syrie, on peut facilement déduire que… c’est vachement important pour les américains! Eh bien, avez-vous entendu parler récemment du viol de Steubenville? Deux joueurs de football américain violent une fille au cours d’une fête, filment  et prennent en photos l’acte et se vantent sur les réseaux sociaux. La victime porte plainte, sans toutefois échapper à de la cyber-intimidation: on la traite de salope, de pute, on lui dit qu’elle le méritait, on l’accuse de ruiner la vie de deux jeunes hommes en devenir. Le coach de l’équipe a d’ailleurs défendu allègrement les deux jeunes.

Il y a aussi l’université: les hautes études sont encouragés et fortement récompensés. L’université est de plus en plus accessible et devient un passage obligatoire de la vie des jeunes hommes et jeunes femmes. C’est une fierté pour l’Amérique que de pouvoir former nos futurs intellectuels. Les institutions d’éducation, donc, font parties de notre culture.

Ainsi, cette jeune fille d’Halifax, Nouvelle-Écosse, qui s’est fait violer par quatre jeunes hommes durant une fête et ensuite cyber-intimidée elle aussi, avant de s’enlever la vie le 4 avril dernier? Même histoire pour une jeune fille de Californie en septembre dernier qui fut violée par trois garçons de 16 ans dans une fête, qui dut subir les photos et commentaires de ce viol sur les réseaux sociaux et qui finalement s’enleva la vie le 15 avril dernier.

Le concept même qu’il soit « cool » d’abuser d’une fille qui a trop bu n’est pas nouveau. Vous souvenez-vous du cas du membre d’une fraternité de USC qui avait envoyé un email expliquant les règles afin de devenir un bon « cocksman » (charmant)? Termes péjoratifs sexistes parlant des femmes comme des « cibles », des termes racistes et des encouragements au viol (l’auteur nous précise qu’il y a une différence entre l’absence de consentement et le vrai viol… ahan…). Ou encore le cas des jeunes d’une fraternité de Yale qui ont cru bon de se promener sur le campus en chantant: « No means yes! Yes means anal! ». Ou encore le questionnaire d’une fraternité ou l’on pose la question: « Si vous pouviez violer quelqu’un, ce serait qui? ».

Quoi d’autre? L’humour? L’humour aussi démontre une culture particulière du viol. Par exemple Daniel Tosh, humoriste américain qui faisait un stand-up sur les blagues sur le viol et sur leur constante hilarité. Lorsqu’une femme de l’audience s’est levée pour s’y opposer, l’humoriste a tout simplement répondu en encourageant le public à la violer: « Why don’t we just rape her? ». Il existe des milliers de pages facebook, twitter, blogs qui se moquent du viol. Cette vidéo du jeune homme qui se marre carrément pendant plusieurs minutes sur une jeune fille qui vient de se faire violer dans une chambre (cas de Steubenville) le démontre aussi: c’est drôle voyons. Pour paraphraser ironiquement les journalistes lors de l’affaire DSK: « Il n’y a pas mort d’hommes ».

La littérature, la publicité, les médias? Quand ce n’est pas une magazine déclarant Lolita comme le livre le plus sexy de tout les temps (une jeune fille de 12 ans qui se fait violer) (voir The Purity Myth de Jessica Valenti pour la source), ce sont des pubs objectifiant le corps de la femme et illustrant des scènes rappelant explicitement le viol et la domination masculine.

Je pourrais continuer longtemps, mais je pense qu’on a compris le concept.

Qu’est-ce qu’on peut donc conclure de tout ça? Que le viol fait partie de la culture américaine, qu’il est banalisé. Ces cas illustrent que la violence sexuelle envers les femmes n’est pas prise au sérieux, au point ou les violeurs s’en vantent auprès de leurs amis, au point ou c’est un sujet de blagues. Au point ou les victimes sont accusées de ruiner la vie de leur persécuteur et traitées de tous les noms. La notion de consentement n’est pas comprise. Les victimes sont culpabilisées constamment sur leur comportement, leurs habits, leur consommation d’alcool. Au lieu de blâmer les violeurs et d’essayer d’éduquer la population, on préfère dire aux femmes de se protéger, de ne pas sortir seules, de ne pas boire, de ne pas s’habiller trop sexy (tout en les bombardant d’images de femmes sexy comme idéal à atteindre). Une culture tellement forte que le premier réflexe est de dire « ça n’existe pas, le viol est une paraphilie, les violeurs ne font donc pas partis de notre culture ».

Sauf que cet argument ne tient pas la route lorsque le viol est « cool », encouragé et discrédité constamment.